"Dans la maison" de François Ozon

Publié le par mediasetdiversite.over-blog.com

François Ozon a le don d’être là où on ne l’attend pas,  après son kitsch « Potiche », « Dans la maison » tranche radicalement avec la comédie légère, en abordant une facette bien plus sombre et profonde. Le réalisateur signe ici une œuvre pour le moins surprenante mais franchement réussie qui parviens à démontrer aux sceptiques que « l’exception culturelle française » est loin d’être une coquille vide.
 
  Germain (Fabrice Luchini) un professeur de français désabusé, émoussé par un travail si éreintant et ingrat,  aborde  la nouvelle année scolaire à suivre avec un détachement non dissimulé. Une rentrée particulière puisque le lycée « Gustave Flaubert » a été désigné pour être un établissement pilote d’une nouvelle méthode d’enseignement révolutionnaire puisque le port de l’uniforme est entre autre désormais obligatoire pour les « apprenants ». Si le changement se fait sentir sur le forme, il n’y en ait rien du fond, et c’est avec un infini désespoir que notre professeur de littérature retrouve le chemin de l’école et ses chers étudiants (ou terroristes intellectuels) toujours aussi peu soucieux de la langue de Molière. Lors du traditionnel et redouté rituel de la correction, une copie ressort du lot parmi cette consternante médiocrité, celle dont tout enseignant rêve. Un garçon de 16 ans, Claude Garcias (Ernst Umhauer) fait le récit d’un week-end passé dans la maison d’un camarade de classe, qu’il tourne à la dérision avec un mépris manifeste. Le professeur, face à cet élève doué et différent,  va reprendre goût à l'enseignement et chaperonner l’adolescent, en l’encourageant vivement à continuer son récit délétère. Mais cette intrusion va déclencher une série d'événements incontrôlables…
 
Tous films réussis s’appuient sur un scénario fort, ce qui est frappant en premier lieu, en regardant les premières images de « Dans la maison », réside dans l’originalité de l’histoire racontée. Une approche plutôt séduisante qui suscite d’entrée un vif intérêt, mais bien des espoirs également. Mais forcée de reconnaître que ces espérances n’ont pas été déçues, et ceci grâce à une réalisation brillante de François Ozon. Même en s’entêtant à chercher désespérément la petite bête, difficile pourtant de trouver des vices de formes. On ne peut que souligner une belle photographie, des plans de coupes pertinents, le choix judicieux de la bande originale anxiogène… La patte d’Ozon est éminemment appréciable dans une mise en scène où dénotent apparitions saugrenues et autres dialogues savoureux. Il était pourtant périlleux de maintenir l’intérêt avec ce choix contestable de morceler le récit en une multitude de flash-back, au risque de le rendre édulcoré, linéaire, et par conséquent, facilement indigeste. Or, cette mécanique est bien huilée, et ce récit rondement mené n’a pas à souffrir d’un déficit de rythme, le cinéaste réussit son entreprise de maintenir en haleine durant 1h45.
 
Si ce film séduit tant et rencontre un aussi vif succès auprès de la critique parisienne et des spectateurs, les risques pris par le réalisateur n’y sont pas étrangers. Ce dernier signe une œuvre atypique dans le paysage cinématographique français. « Dans la maison » est un film très audacieux, caractériel pourrait-on rajouter, arborant un ton cynique jubilatoire et dévoilant un certain cachet très plaisant. Il était néanmoins tentant de craindre le mauvais goût, tant l’aspect voyeuriste de cette curieuse histoire est omniprésent. Mais c’est sans compter l’incontestable talent d’ Ozon qui parvient à ne pas céder à la facilité, là où il est tentant de rentrer dans la surenchère. L’œuvre est parfaitement maîtrisé, le drame progressif, ainsi que ce suspense crescendo ne peuvent que captiver, offrant un final surprenant. Car c’est là où réside la force de ce film regorgeant de contre-pied : cette faculté de dérouter son spectateur et de le prendre sans cesse à défaut. Comme dans le récit où la manipulation est au cœur des relations entre les différents personnages, Ozon se joue de son spectateur qu’il manipule allégrement, et ce dernier de se laisser prendre avec humilité.
 
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Car il est fort Ozon, pour parvenir à cette véritable performance que de transporter littéralement le spectateur dans l’univers des habitants de cette maison, en somme toute lambda. Par ailleurs, on ne peut plus parler de spectateur comme dans bons nombres de films qui ne font pas l’effort de chercher son spectateur et le délaisse, apathique fasse aux images qui défilent sous ses yeux. Mais ici, le rôle du spectateur tends vers l’acteur, tant celui-ci est concerné par les événements qui se déroulent sous ses yeux. On se surprend d’essayer devant l’écran de deviner la suite (éternelle lubie de l’Homme confronté à la création), pour en venir à s’interroger sur la réalité des scènes qui sont exposées ou le fictif de ces situations, deux théories qui ne cessent d’être pertinentes et de faire douter tout au long du film. « Dans la maison » n’est certainement pas un film que l’on pourrait caractériser de divertissement, tant ce dernier met à contribution la perspicacité et l’imagination du spectateur qui ne gobe pas les images qui lui parviennent.
 
Outre, un récit rondement mené, Ozon en chef d’orchestre parvient à sublimer ses acteurs. Sans surprise la palme vient au véhément Luchini dans un rôle taillé sur mesure. Quoi de mieux pour le comédien féru de littérature qu’un rôle de composition d’un prof de français iconolâtre et aigri se destinant à une carrière d’écrivain ? Ce dernier retrouvant chez le jeune Claude les souvenirs de ses illusions perdues. Néanmoins, une fois n’est pas coutume, l’acteur s’essaye dans un registre sobre qui lui va plutôt bien,  en corrélation avec le personnage incarné qui s’éteint à petit feu. Mais il faut avant tout rendre hommage à l’acteur principal de ce film, le talentueux Ernst Umhauer, absolument épatant dans son rôle. Il est rare qu’un jeune acteur parvienne à susciter le mystère et l’inquiétude lors de ses apparitions. En dépit d’un air faussement angélique, reconnaissons que l’effet et réussit. L’acteur, récompensé par les prestigieux prix Lumières ainsi que le Concha du festival de San Sebastian, semble promis à une grande carrière.  Nul doute que le talent de ces deux interprètes ait en grande partie contribué à l’attachement qui s’opère entre les spectateurs et les deux personnages principaux, dont leurs histoires sont pourtant occultées. On se plaît à observer ces rapports malsains mais avouons-le, fascinants entre les deux protagonistes, oscillants entre l’idolâtrie mutuelle et le jeu de dupes.
Il est essentiel de souligner également que « Dans la maison », est un film tout en finesse et subtilité. Une œuvre empreinte de sagacité qui ne cède pas à la tentation réactionnaire puisque ce film se permet de faire son droit d’inventaire sur l’évolution du système scolaire : les rôles de professeur et d’élève, le désintérêt croissant pour la littérature… Une véritable satire sur l’administration et les ridicules invective de l’éducation nationale, comme le fait par exemple de corriger en vert plutôt qu’en rouge, car cette couleur serait anxiogène pour l’élève (véridique !). D’autres thèmes sont abordés également comme le rôle de l’art, et la limite pernicieuse entre le futile (en l’occurrence l’art contemporain) inhérent du mercantilisme et l’œuvre accomplie. Ce qui donne lieu à un dialogue savoureux entre Fabrice Luchini et Kristin Scott Thomas sur la signification de l’art (qui n’apprendrait rien) mais terriblement à charge également.
       
Sans atteindre pour autant le chef d’œuvre, «Dans la maison » est incontestablement un des meilleurs films de l’hiver. Une œuvre qui réconcilie avec le cinéma et en particulier le drame français. Moderne, singulier, « Dans la maison » est un drame calibré pour séduire le grand public, mais qui pourra néanmoins dérouter par son aspect voyeuriste. A recommander et à suivre…       
  Clémence ROUX 

Publié dans Critiques de films

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