"Ah ! Que la nature est drôle !"

Publié le par Marie Privé

« L'étrange, le sauvage et le monstre ont été de tout temps l'objet d'une vive curiosité. » Ce sont par ces mots que débute l'exposition installée depuis novembre dernier au musée du Quai Branly à Paris, sur l'invention du sauvage en Occident. C'est l'occasion de découvrir l'histoire souvent méconnue de ces hommes, femmes et enfants venus des quatre coins du monde pour être exhibés en Europe, et plus tard aux États-Unis. Panneaux explicatifs, bornes tactiles et films rétroprojetés nous permettent à nous, hommes modernes du XXIe siècle, de mieux comprendre (ou découvrir ?) cette partie de l'Histoire de l'humanité et ce phénomène violent que fut l'exhibition, de ses débuts au XVe siècle avec les grands explorateurs jusqu'à son abolition au cours des années 1930. Le parcours chronologique de l'expo nous explique, au fil des salles à la lumière tamisée et aux couleurs chaudes, comment l'homme blanc a mis en place le culte de la race supérieure, presque sans s'en rendre compte.

Il y a alors deux dimensions à l'exhibition. Tout d'abord celle, moins connue, du « monstre ». Le monstre ne vient d'ailleurs pas que de contrées lointaines, certains étant originaires d'Europe. Nains, géants, femmes à barbe ou encore enfants siamois étaient ainsi exhibés dans des « cabinets de curiosité » puis dans des cirques et des foires jusqu'au début du XXe. La deuxième dimension de ce phénomène est celle de « l'Autre » ou du « sauvage ». Aux prémices de l'exhibition, l'Autre est présenté aux cours européennes, et ses portraits décorent les intérieurs des palais. Ce sont souvent des familles entières d'indigènes que l'on contraint à défiler sous les yeux curieux de la population européenne, qui peut enfin contempler le sauvage. Souvent des familles sont séparées, et certains meurent face au brutal changement d'environnement. Voilà comment a commencé la « monstration » de l'Autre et la mise à distance de tout un peuple. Car ce n'est que le début d'une exhibition qui atteindra son apogée au XIXe siècle, où les spectacles dits « exotiques » mettant en scène ces figurants de la sauvagerie et les zoos humains faisaient partie des sorties dominicales préférées des occidentaux, car ils faisaient encore une fois appel à la curiosité et à l'inconnu. Un chiffre : en Europe et aux États-Unis, on recensera plus de 800 millions de visiteurs pour quelques 30 000 exhibés dans les jardins d'acclimatation et les expositions universelles. « On a vu le sauvage ! » clament les enfants à la sortie. « Ah ! Que la nature est drôle ! » plaisante un homme après avoir vu la célèbre « Vénus hottentote », femme africaine exhibée à cause de son séant fortement proéminent (pour rester correcte). Petite note d'ironie avec les dernières paroles d'Omaï, un africain star d'un « exotic show » aux États-Unis, qui, juste avant de mourir, dit à sa sœur : « On les aura bien eu ! »

 

C'est au travers de nombreux portraits, peintures, sculptures et affiches qui ont façonné une culture du regard sur ce qui est différent que vous découvrirez ce côté sombre (et pourtant si fascinant) de notre histoire, que l'on a longtemps tu. On se pose alors beaucoup de questions. Pourquoi l'homme blanc s'est-il senti supérieur et a-t-il pu créer une « sous race » humaine, considérée comme anormale ? Pourquoi a-t-on transformé l'Autre en moyen de divertissement ? Ou même comment les idées racistes ont-elles pu être à ce point popularisées ? Même si éclairées, ces questions restent sans réponse. Ou peut-être que la réponse se trouve dans les messages de tolérance qui terminent cette magnifique exposition, dont celui-ci : « Notre propre normalité s'arrête où commence celle de l'autre ». A méditer.
Si vous passez par là, prenez quelques heures pour découvrir cette exposition, vous ne serez pas déçus (et c'est gratuit pour les moins de 18 ans, tarif réduit pour les 18-25 ans).

EXHIBITIONS, L'invention du sauvage, jusqu'au 3 juin 2012 – Musée du Quai Branly, Paris.

Marie Privé 

Publié dans Critiques culturelles

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JLM 12/04/2012 22:10

Intéressant et bien écrit cet article ! Il nous donne un avant goût de la visite que nous ferons le 25 mai avec nos élèves de Littérature et Société.

christophe D 12/04/2012 21:37

Article qui donne envie d'aller voir cette esposition et qui relate bien ce phénomène des zoos humains qui sont peu connus aujourd'hui et qui ont eu il y a quelques décennies un succés populaire
énorme en france et dans les pays occidentaux. Ils ont contribué aussi à construire une représentation raciste de l'autre et de l'africain en particulier, représentation qui reste encore ancrée
dans la mémoire collective... Cela nous conforte, professeurs de lycée, à emmener en mai prochain une classe de seconde à aller voir cette exposition.
Il se trouve que l'année dernière avec une classe de seconde nous avions travaillé beaucoup sur ce sujet et fait écrire les élèves à ce sujet, articles et extraits vidéo à voir sur le blog
http://litso-510511.over-blog.com/
Il est intéressant dailleurs de revoir les vieux films de Tarzan réalisés dans les années 30-40, complètement marqués par ces représentations... Bonne poursuite de rédaction d'articles, nous ferons
lire et article à cette classe avant la visite!